Martinique : la filière canne à sucre en détresse

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La filière canne–sucre–rhum, qui génère 3.500 emplois directs et indirects, est en souffrance. Des années de mauvaises récoltes, de retard dans le versement des aides européennes, de restrictions administratives et de concurrence étrangère mettent les professionnels en grande difficulté.

En pleine campagne sucrière, les professionnels sont inquiets. Cette année encore, la récolte de canne sera inférieure aux besoins.

Dans l'île, il faut 280.000 tonnes de cannes pour faire fonctionner la filière: 100.000 pour le sucre, 180.000 pour le rhum. Mais l’an dernier, les planteurs n’en ont pas produit plus de 200.000 tonnes, dont 170.000 pour les distilleries.

La production de rhum pourrait à terme être menacée, puisque le rhum martiniquais, classé AOC, ne peut se faire qu'avec des cannes du terroir. Mais avant que les distilleries n'aient plus rien à produire, c'est la sucrerie du Galion, la dernière de Martinique, qui est la plus impactée. Elle a dû se contenter de 30.000 tonnes en 2018, soit "une sous-activité importante de 70%", confie son directeur Philippe André à l’AFP.

Et impossible d’importer la canne des îles voisines: "Quand elle est coupée, il faudrait idéalement la passer au moulin tout de suite. Au bout de huit heures, vous commencez à avoir des pertes en sucre".

Pour Justin Seraline, président de la SICA (Société d’Intérêt Collectif) Cannes Union, "la survie du Galion est en jeu. Cette année nous avions prédit 40.000 tonnes pour la sucrerie. On table finalement sur environ 28.000".

Ce déficit découle notamment de "circonstances climatiques défavorables sur la dernière décennie. La canne a besoin d’une période humide pour pousser et d’une période sèche pour développer son sucre. En 2019, la sécheresse est très prononcée. La canne est donc très riche mais son tonnage est moins important", explique Philippe André.

La filière a aussi dû faire face au retard des aides européennes, lié à des "cafouillages" entre différents programmes européens, qui ont "dissuadé les planteurs de déposer des dossiers de replantation", déplore Justin Seraline.

Depuis la mi-janvier, comme tous les planteurs, il constate aussi l’invasion de mauvaises herbes. "On a perdu beaucoup de molécules qui protégeaient les récoltes des mauvaises herbes. Nous avons dû demander des dérogations pour utiliser l’Asulam (un herbicide, ndlr). Mais en fin d’année dernière, on nous l'a retiré".

"On n’a pas eu le temps de trouver de solution !", s’alarme Charles Larcher, président du Comité d'organisation et de défense du rhum martiniquais (Coderum). Il faut donc arracher les herbes à la main. Mais la main d’œuvre, coûteuse, se fait rare. "Personne n'est intéressé par ce métier" et recourir à une main d’œuvre étrangère est "compliqué", note Philippe André

Pour les planteurs, la canne est de moins en moins rentable. En quelques années, la chute de la production a fait baisser leur chiffre d'affaires de 30% malgré une augmentation du prix de la tonne.

Si le sucre martiniquais n'est vendu que sur le marché local, le rhum trouve sa plus large clientèle dans l'Hexagone, avec 12 millions de bouteilles sur les 18 produites en Martinique. Mais il se trouve concurrencé par des géants étrangers, notamment vénézuéliens et mexicains, au marketing féroce.

En début d’année, le Coderum a dénoncé une utilisation abusive du terme AOC sur le site internet du rhum vénézuélien "Diplomatico" alors que le seul rhum AOC au monde est celui de Martinique.

Dernière difficulté, les contraintes européennes en matière de transition écologique, avec une directive de 2018 qui oblige à l'achat de nouvelles chaudières. Un investissement "de 8 à 10 millions d'euros" par distillerie "alors que nous n’émettons que 5% des fumées et qu'on fonctionne (...) quatre mois par an", explique Charles Larcher.

"L'Europe donne aux distilleries de taille moyenne comme La Mauny ou le Simon jusqu’en 2025 pour acheter cette chaudière. Les petites unités comme Neisson ont jusqu'en 2030. Sauf que la traduction en droit français, c'est 31 décembre 2019", déplore-t-il.

Les professionnels ont fait remonter leurs difficultés aux administrations et ministères concernés. "Personne, même au plus haut niveau de l’Etat ne peut dire qu’il ne sait pas", martèle Philippe André.

Source : AFP

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